L’Histoire n’est pas Vérité.
Elle est une stratification de mémoires et de récits,
retenus, transmis, acceptés comme dignes d’être inscrits dans la matière des mots et des supports.
Chaque être humain est porteur d’histoires :
certaines partagées, d’autres irréductiblement singulières.
Elles se croisent, se contredisent, se répondent parfois, sans jamais se confondre.
Quelle fut la réalité d’un instant vécu ?
Nul regard ne peut en rendre compte avec neutralité,
car toute conscience est située, et toute remémoration est déjà interprétation.
Seul le présent, toujours fuyant, peut prétendre à une forme de vérité.
À l’image de l’eau qui s’écoule dans une cascade, la vie est mouvement continu.
La fixer, par l’écriture ou par quelque autre forme que ce soit,
revient à en suspendre le flux, à en isoler une image au détriment du devenir.
Ces pages n’ont donc pas pour dessein d’enfermer le passé dans une immobilité définitive,
mais d’inviter chacun à le reconsidérer, à l’éprouver de nouveau,
à la lumière du chemin parcouru et de la conscience qui s’est transformée depuis.
Cela dit, réduire la mémoire aux seuls supports visibles
la pierre, le papier, la parole transmise
serait ignorer une mémoire plus discrète, plus ancienne, peut-être plus essentielle encore.
Il existe une mémoire silencieuse, tapie au cœur même de la chair : la mémoire cellulaire.
Elle ne s’écrit pas avec des mots, mais avec des battements, des cicatrices, des élans.
Les cellules qui composent aujourd’hui votre corps sont les héritières d’un temps qui nous dépasse.
Qu’on le veuille ou non, qu’on en ait conscience ou non,
elles sont le fruit de centaines, de milliers de vies antérieures.
Vous qui lisez ces lignes êtes aussi ancien que le plus vieil animal dont vous puissiez imaginer la trace.
Inutile de parcourir les musées à la recherche d’ossements fossilisés :
cette histoire ne repose pas derrière une vitre. Elle respire en vous.
Vous êtes, biologiquement, un animal préhistorique encore en marche,
encore en devenir. « En évolution », dit-on…
même si, parfois, il faut bien l’admettre, le mouvement semble hésitant.
Pour certains, cette évidence ne surprendra pas. Pour d’autres, elle peut ouvrir une brèche.
Car regarder le présent à travers cette profondeur du temps transforme la manière d’habiter le quotidien.
Cela invite à davantage de douceur, peut-être à plus de responsabilité aussi.
Il faut pourtant ajouter ceci : aucune cellule n’est éternelle.
La plus ancienne de celles qui composent votre corps a sept ans,
peut-être neuf tout au plus.
Certaines ne demeurent que quelques jours avant de disparaître.
Le corps est un passage, un fleuve en perpétuel renouvellement.
Les cellules du goût se renouvellent en quelques semaines,
comme si la vie voulait sans cesse réapprendre à savourer.
Celles du foie se régénèrent en un mois à peine,
rappel discret que la capacité de se réparer est inscrite au cœur du vivant.
Cette tendance fondamentale de l’organisme à maintenir son équilibre porte un nom : l’homéostasie.
Les os, eux, conservent la mémoire la plus longue : environ sept années.
Ainsi, lorsque vous évoquez un souvenir vieux de plus de sept ans,
biologiquement parlant, ce n’est plus tout à fait de vous que vous parlez.
La personne d’alors n’est plus faite de la même matière.
Elle s’est dissoute, cellule après cellule, dans le grand mouvement du vivant.
Et pourtant… quelque chose demeure.
Ce qui subsiste, ce n’est pas la cellule, mais l’information.
Les traces laissées par les joies, les peurs, les blessures, les élans de survie et les chocs de l’existence.
Une mémoire qui se transmet sans bruit, de génération en génération, comme un murmure traversant le temps.
Alors sept ans : est-ce long ? Est-ce peu ?
Peu importe, finalement.
Car chaque choix que vous posez aujourd’hui, chaque décision,
chaque attachement que vous conservez ou que vous choisissez de déposer,
imprime sa marque dans ce corps de passage.
Et cette empreinte vivra encore dans quelques semaines,
quelques mois, quelques années, ou au-delà, jusque dans les générations futures.
Bien au-delà de vous.
ÉCOUTEZ CE QUE VOTRE CORPS A À VOUS DIRE, IL EN SAIT BIEN PLUS QUE VOUS NE POUVEZ L'IMAGINER.